Iconi, samedi 29 août 2026
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Honorables assistance ;
Assalam anlaeikoum wa rahmatoullahi wa barakatouh.
Permettez-moi, à l’entame de mon discours, de saluer, de remercier et de féliciter le Ministère de la Culture ainsi que les associations de sauvegarde du patrimoine pour leur engagement et le bon déroulement de cette cérémonie nationale, marquant l’inscription des six médinas des sultanats comoriens au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Je renouvelle mes sincères remerciements, non seulement au Ministère de la Culture et au CNDRS, ainsi qu’à notre ami l’Ambassadeur permanent auprès de l’UNESCO. Je renouvelle également mes sincères remerciements à la ville d’Iconi, à ses autorités locales et à l’ensemble de sa population, pour leur accueil toujours très fraternel, toujours très chaleureux.
Honorables assistants,
Il y a deux siècles, sur cette même terre, des femmes d’Iconi ont choisi la falaise plutôt que la chaîne.
Réfugiées avec les enfants et les vieillards dans le cratère du Ngouni, elles ont vu tomber leurs défenseurs, trahis au moment même où la victoire semblait acquise. Alors, plutôt que de se rendre, de devenir esclaves et de perdre leur dignité, elles se sont jetées dans l’océan.
On ne bâtit pas un tel souvenir avec des mots : il vit dans la mémoire des familles, dans la pierre et dans le silence du cratère.
Et c’est précisément ce courage, cette fierté, cette dignité et cette mémoire, ainsi que celles des cinq autres cités historiques de notre pays, que l’UNESCO vient de reconnaître au monde entier.
Le 25 juillet, à Busan, en République de Corée du Sud, le Comité du patrimoine mondial, que je remercie au nom de toute la Nation, a en effet inscrit sur sa Liste les six médinas de nos sultanats : Moroni, Iconi, Itsandra et Ntsoudjini, Mutsamudu et Domoni.
Les Comores rejoignent enfin le cercle des nations dont l’histoire est reconnue comme un bien commun de l’humanité. C’est une première dans l’histoire de notre jeune Nation.
Nous avons bon espoir que d’autres cités vivantes de Ngazidja, Mwali, Ndzouani et Maoré trouveront aussi, dans les années à venir, leur place sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Ces villes ne sont pas des ruines, mais des lieux où la vie quotidienne se déroule dans les mêmes mosquées, les mêmes bangwe, les mêmes pangahari, les mêmes cimetières familiaux et princiers.
Moroni, rappelle l’organisation en quartiers historiques et offre un précieux patrimoine architectural swahili et islamique, illustré par la Grande Mosquée du Vendredi, datant du XVe siècle, monument emblématique de la cité avec son célèbre minaret.
Domoni, berceau historique et culturel, illustre l’influence chirazienne dès le XIVe siècle. Elle fut longtemps un carrefour maritime de l’océan Indien et abrite un patrimoine architectural d’exception, avec le palais de Pangani, édifié au XIIIe siècle, le Palais Ujumbe et d’autres palais remarquables.
Itsandra, berceau de la civilisation swahilie sur nos côtes, conserve les traces d’un port qui fut longtemps le premier de Ngazidja, ainsi que la Grande Mosquée, la Double Muraille et le Palais Guerezani, poste d’observation stratégique permettant de surveiller les flottes ennemies.
Ntsoudjini-Ngomé, « la cité aux sept portails », fondée au XIVe siècle, incarne la culture, l’érudition et la ferveur religieuse. Elle fut le berceau d’une dynastie qui, fait rare dans l’histoire politique comorienne, a intronisé une femme, Wabeja II, au XVIIIe siècle. La cité porte encore, dans ses murailles, les stigmates de la résistance aux pirates et à la colonisation.
Mutsamudu, avec son dédale de ruelles, bordées de maisons anciennes aux balcons ouvragés et aux portes sculptées, symbolise la résistance, le métissage culturel de l'Océan Indien et le patrimoine architectural des anciens sultanats comoriens.
Iconi-Djabal, où se trouvent les ruines du palais des sultans de Bambao et le tombeau du prince Saïd Ibrahim, nous rappelle qu’elle fut une capitale, avant d’être le théâtre du sacrifice dont je viens de parler.
Ce que racontent les pierres de ces médinas, c’est l’histoire d’un archipel qui n’a jamais été en marge de la marche du monde.
C’est l’histoire de nos sultanats, nés de la rencontre entre l’Afrique, le monde arabo-persan et l’océan Indien, à une époque où nos ports accueillaient des marchands venus de Zanzibar, du Golfe, de l’Inde, de l’Asie et de l’Europe.
Nous n’avons donc pas hérité d’une culture isolée, mais d’un carrefour qui a produit une civilisation raffinée, avec ses propres institutions, sa propre organisation sociale, sa propre manière de gouverner.
Le monde reconnaît aujourd’hui ce que nous savions déjà : que notre petit archipel a une grande histoire.
Je veux le dire avec clarté : cette inscription est aussi une affirmation de souveraineté sur notre propre récit. Nous ne l’avons laissé à personne pour l’écrire à notre place, et nous devons le protéger.
Cette souveraineté engage un devoir de notre part, que nous avons commencé à accomplir en créant l’Office national de valorisation du patrimoine, dont la mission est de veiller sur chacun de ces six sites et d’accompagner les communautés qui y vivent.
Maintenant que le monde nous regarde avec reconnaissance et respect, notre responsabilité est aussi de faire de ce patrimoine un moteur pour notre économie et pour notre jeunesse.
Chacune de nos six médinas doit ainsi devenir un pôle d’attractivité et d’activités, qui valorise les guides, les artisans, les restaurateurs, les unités d’hébergement et les acteurs locaux.
Ce chantier économique suppose des infrastructures : un guide unifié de nos six médinas, des points d’eau et des infrastructures d’assainissement dans les quartiers historiques, ainsi qu’une meilleure desserte entre nos îles, pour permettre un véritable circuit patrimonial reliant nos îles.
Je demande donc au Gouvernement d’en faire une priorité nationale, au même titre que les grands travaux d’infrastructure du pays.
J’invite ainsi nos partenaires bilatéraux et multilatéraux, techniques et financiers, à orienter une partie de leur appui vers la formation professionnelle dans les métiers de l’artisanat et la restauration des monuments.
J’invite le secteur privé comorien, ainsi que notre diaspora, à investir dans nos médinas, avec l’accompagnement de l’État.
Et je veux que la Facilité Emploi et les programmes portés par le Ministre des Sports, du Travail, de l’Emploi, des Arts et de la Culture en direction des jeunes et des femmes fassent du tourisme patrimonial l’un de leurs axes prioritaires dans les mois qui viennent.
Je veux que les enfants qui naissent aujourd’hui à Iconi et dans nos autres médinas grandissent en sachant que leurs villes appartiennent à l’histoire de l’humanité, et qu’ils y trouvent un métier plutôt que d’être contraints de les quitter.
Mesdames et Messieurs,
La reconnaissance de nos cités historiques, nous la devons certes à l’État, mais aussi et surtout à des femmes et des hommes qui, depuis deux décennies, se sont battus avec courage pour que ce patrimoine ne disparaisse pas, souvent avec des moyens dérisoires.
Je pense au travail mené sur le terrain, médina après médina, par les associations de sauvegarde du patrimoine.
Je pense aux partenaires qui nous ont accompagnés jusqu’à Busan, comme la Fondation ALIPH.
Et je pense, avant tout, aux habitants de ces six villes, qui ont continué à vivre dans leurs maisons anciennes, à les entretenir avec leurs propres moyens, quand personne d’autre n’y prêtait attention.
Je veux aussi, de cette tribune, adresser notre gratitude à Monsieur Khaled El-Enany, Directeur général de l’UNESCO, dont l’Organisation a cru en ce dossier avant même que le monde n’en mesure la valeur.
Il nous fait l’honneur d’être représenté aujourd’hui parmi nous par la Directrice régionale de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Est, Mme Haythausen Louise Ann, dont le bureau de Nairobi accompagne les Comores depuis de nombreuses années sur ce dossier.
Qu’ils sachent que les Comores considèrent l’UNESCO comme un partenaire qui a marché avec nous, pas après pas, depuis le dépôt de notre première liste indicative jusqu’à Busan.
Je terminerai comme j’ai commencé, par cette falaise du Djabal d’Iconi, que nous voyons d’ici.
Ce que les femmes d’Iconi ont défendu ce jour-là, ce n’était pas seulement leur vie. C’était le droit de rester ce qu’elles étaient, sur leur terre, selon leurs propres termes.
Deux siècles plus tard, le monde entier vient de leur donner raison.
Que cette reconnaissance nous rappelle, à Iconi comme dans chacune de nos médinas, que ce que nous savons défendre, nous savons aussi le faire vivre pour les générations qui viennent.
Vive Iconi, vive nos six médinas, vive l’Union des Comores.
Je vous remercie.